• Sommeil, de Haruki Murakami

    Sommeil, de Haruki Murakami

    Nouvelle Fantastique écrite en 1986, incluse dans le recueil L'Eléphant s'évapore du même auteur.

    Le recueil L'Eléphant s'évapore est de la seconde vague de parution de nouvelles, écrites entre 1980 et 1990, sur les quatre reconnues pour ce format littéraire de Haruki Murakami ; paru d'abord en 1993 en version internationale, en 1998 en France, puis repris au Japon en 2005, son sommaire comprend dix-sept titres, dont Sommeil réédité seul en 2010 par les Editions Belfond, puis en 2011 par 10/18. Une femme au foyer japonaise y mène une existence paisible entre son époux dentiste et leur fils inscrit en école élémentaire, son quotidien réglé entre l'entretien de leur appartement et ses longueurs à la piscine. Une nuit, un cauchemar déstabilisant et réaliste la réveille ; commence alors pour elle une suite de dix-sept jours d'insomnie.

    Dans le premier chapitre, le personnage central, anonyme et s'exprimant à la première personne, compare une phase d'insomnie vécue pendant son adolescence à celle qu'elle subit au moment de l'intrigue. L'auteur expose ainsi l'ambiguïté de ce diagnostic, assortie à ses facteurs déclencheurs, à ses caractéristiques pathologiques et à ses traitements possibles, variant encore selon les individus concernés. Le cas de son protagoniste, élevé à l'absence totale de besoin de repos, n'a comme nuance fantastique que le rêve du vieillard à la carafe précédant sa première nuit blanche, propice aux suspicions d'ensorcellement... qui s'arrêtent au second chapitre. Le récit ne donne que le point de vue intime de cette épouse mère au foyer trentenaire par rapport à son entourage, à son environnement et à sa propre existence basée sur ceux-ci : ces heures d'éveil dix-sept jours et nuits de suite sans le moindre signe de lassitude, ni même d'altération des sens ou de l'humeur, lui offrent du temps supplémentaire qu'elle s'accorde exclusivement à elle-même, lui permettant de se souvenir de ses propres goûts, de ses envies et de ses plaisirs, jusqu'à se rappeler son individualité et porter sur son mari comme sur son fils un regard désapprobateur.

    Kat Menschik

    On peut trouver un sens socialement critique concernant le statut de la femme au Japon, aujourd'hui encore rapporté à la gestion exclusive du foyer familial ; la référence à l'ouvrage Anna Karénine de Léon Tolstoï laisse dans l'esprit du lecteur celle à une société hypocrite, à l'image des relations et des valeurs promues au sein de la plupart des familles nippones traditionnelles. Il n'est cependant pas question de révolution féministe, ni même de changement au sein du couple de l'intrigue ; la routine quotidienne se poursuit, seul le personnage central mue de l'intérieur. La tendance postmoderniste de Haruki Murakami s'exprime par l'intermédiaire de la femme qui se recentre sur elle-même, tout en se détachant de son entourage. Au coeur de leur appartement impersonnel dans une riche banlieue non citée, prenant soin de ne croiser aucune connaissance, elle se remet à lire des romans comme avant son mariage, grignote du chocolat et boit du cognac en cachette de son mari, tout en accomplissant ses tâches quotidiennes et en veillant au bien-être de ses proches qui ne se doutent de rien ; elle se conçoit ainsi deux dimensions d'existence distinctes, l'une pour son rôle d'épouse mère et l'autre pour son propre ego, évoquant même avec pragmatisme le fait de "séparer son esprit de son corps" lors des rapports conjugaux. L'angoisse éprouvée concernant l'absence totale de besoin de sommeil, qui constitue pourtant un régulateur thérapeutique des tendances et habitudes des individus, s'efface rapidement devant la possibilité de garder son esprit libre...

    Mais l'équilibre physiologique est clairement rompu et des conséquences existent pour tout fait. La comparaison lue dans un ouvrage scientifique entre le sommeil pour l'être humain et le ménagement du moteur pour une voiture rejoint en une conclusion inattendue, digne de l'auteur japonais qui semble sans y paraître souligner de karma la réalité, le destin du protagoniste et la panne mécanique de sa Honda Civic. Les illustrations de la dessinatrice allemande Kat Menschik réalisées spécialement pour cette réédition et imprimées à l'encre bleue sombre et argentée, figurent les éléments du récit et des métaphores subjectives de façon abstraite, comme déséquilibrées par une altération des sens et de la pensée due à une insomnie chronique, à un songe psychédélique ou à la dimension mystérieuse, propice aux hallucinations, de la nuit.

    Harem, de Charlie Audern et Kaelig Lan Plus personnellement, je ne saurai dire que j'ai vraiment apprécié cette lecture. La remise en question strictement personnelle de cette femme au foyer anonyme est humble et crédible, la perception de son avenir dans le cadre de sa propre famille cyniquement réaliste, sans pencher vers une quelconque perspective politique ou féministe. De même, les marques du style de Haruki Murakami que sont le réalisme magique, la littérature étrangère et l'indolence désenchantée de ses personnages, sont omniprésentes sans sembler influencer la narration. Le personnage et son introspection seuls comptent.

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 6 Août 2015 à 15:30

    J'adore tes chroniques ! Elles donnent envie de lire un paquet de bouquins ~ Bonne continuation pour le blog c: ! (+favoris)

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