• Sept Yeux de Chats, de Jae-hoon Choi

    Sept Yeux de Chats, de Choi Jae-hoon

    Roman sud-coréen de genre Thriller édité en 2011, récompensé par le prix littéraire du journal quotidien national Hankouk Ilbo l'année suivante.

    Né à Séoul, en Corée du Sud en 1973, Choi Jae-hoon fait son service militaire obligatoire et apprend au cours de ses deux années au sein de l'armée à réfléchir sur lui-même. La lecture de L'Attrape-Coeur, de J.D. Salinger le marque profondément : paru en 1951, enseigné comme classique de la littérature aux Etats-Unis après avoir été placé dans la liste des Livres Bannis entre 1961 et 1982 pour s'être retrouvé en possession d'assassins emblématiques de l'Histoire américaine - notamment, Mark David Chapman qui a tué John Lennon, et John Warnock Hinckley Jr. qui a attenté à la vie de Ronald Reagan - , ce roman à la tournure autobiographique, abordant dans les termes injurieux d'un adolescent à la dérive des thèmes sociaux comme la sexualité, la marginalité et la prostitution, choque moins l'auteur coréen par son réalisme implacable que par le "vous", cet inconnu auquel s'adresse le protagoniste et qui se révèle autre que le lecteur, plaçant ce dernier dans une position inconfortable ; entre confident et voyeur. A cette interpellation singulière le désincarnant de sa propre réalité, Choi Jae-hoon estime selon ses propres mots, devoir "l'assassinat de son "moi" qui vivait tranquillement", pour être désormais "ce "moi" qui a survécu pour écrire des livres".

    Le roman commence ainsi, entamant la narration du chapitre Le Sixième Rêve à la première personne du singulier s'adressant à quelqu'un d'autre. Après quelques lignes, les pronoms changent et le point de vue passe de l'un à l'autre des six invités du chalet suspectant un hôte absent, comme une boule rebondissante d'un coin à un autre d'une pièce sans jamais atteindre l'ombre de l'assassin. L'énigme à huis clos, le mode opératoire d'un tueur en série, la survie en conditions extrêmes et la paranoïa donnent un ton résolument haletant et occidental tout au long de l'intrigue... qui s'achève à la page 67. Une seconde partie intitulée Equation d'une Vengeance suit et plusieurs indices poussent le lecteur à chercher et à reconnaître les personnages de Kang Minkyu, de Min Taesik, de Kim Hyeon-suk, de Yi Yeonu, de Oh Yeong-su et de Han Sena, afin de résoudre l'énigme précédente à partir de ces autres circonstances ; mais il ne s'agit ni de l'avenir, ni du passé, ni même vraiment des protagonistes eux-mêmes. Leurs personnalités, leurs qualifications, leurs caractéristiques se mélangent, se complètent, s'intervertissent au point de corrompre leur intégrité et jusqu'à leurs noms, faisant place au roman lui-même sur le devant de la scène par l'intermédiaire de la troisième partie π ; à la façon du traducteur M, le lecteur s'y oublie et dans l'ultime chapitre, le livre baptisé du nom même de celui qu'il tient en main lui échappe. Choi Jae-hoon a concentré tout son style et toutes ses idées, les a "mixé comme dans un blender" afin d'en exprimer, avec les mots dans cet ouvrage, les sensations et le chaos qui en résultent comme il l'aurait fait avec de la peinture sur une toile de lin.

    La construction du roman n'a pourtant rien d'anarchique ou d'abstrait. Au-delà de ses quatre parties pour les quatre mouvements de la composition La Jeune Fille et la Mort de Franz Schubert comme de celle de Salome Dances for Peace de Terry Riley, nombre de références littéraires et cinématographiques occidentales sèment leurs détails d'une partie à une autre, de l'objet le plus bénin - la clef de la chambre de Barbe Bleue, le chat et la chenille d'Alice au Pays des Merveilles, les cheveux roux de la gravure de Munch, le surnom de l'actrice française dans le long-métrage Lune de Fiel - à leurs thèmes qui ont souvent suscité la controverse à l'époque de leurs parutions - le fétichisme, les excès, la liberté sexuelle, la vengeance personnelle et l'obsession compulsive - . S'y ajoutent alors, juste au coin de l'oeil du lecteur, d'autres éléments récurrents, ordinaires glissés par l'auteur coréen comme des signatures d'un tueur en série sur une scène de crime, puis des allusions diverses, culturelles ou métaphysiques totalement fictives, inventées et appliquées comme les caprices d'un écrivain sur son oeuvre... ou d'une divinité sur un destin, cette dernière allant jusqu'à s'inviter auprès du traducteur M pour s'approprier le roman même, tout à son rôle d'entité gréco-romaine garante non seulement de l'immortalité, mais du concept de l'Infini, de la continuité sans répétition et perpétuellement renouvellée... à l'image du nombre π ou d'un labyrinthe sans issue qu'aurait pu concevoir l'artiste néerlandais Maurits Cornelis Escher.

    Le lecteur ne peut dire ce que sont devenus les protagonistes du début de l'ouvrage. Sont-ils morts ? Ont-ils fusionnés ? Ont-ils évolués, ou sont-ce leurs existences, leurs environnements qui ont changé ? A quel univers, de l'un à l'autre des chapitres, appartiennent ces mots qu'il est justement en train de lire ? L'auteur sud-coréen traite philosophie à travers des monologues ou dialogues simples, souvent intimes, parfois empreints de mélancolie et de condescendance, avec quelques touches d'absurdité, mais qui ne basculent jamais vers des citations élitistes ou des principes trop objectifs, gardant une expression et une approche résolument humaines et personnelles. L'identité de l'individu, dont les bases sont mises à mal par l'inconscient, la société, le hasard, le mensonge, les secrets, la gémellité, la famille, l'obsession, le fantasme... n'a plus tant d'importance dans ce jeu de poupées russes ; le nom même de l'écrivain disparaît sur la couverture de l'exemplaire du roman dans l'ultime chapitre éponyme, qui conclut de façon à reprendre la lecture du premier... ou à imaginer une nouvelle histoire.

    Harem, de Charlie Audern et Kaelig Lan Plus personnellement, je me souviendrai de cette oeuvre davantage pour elle-même, que pour son genre littéraire ou mon impression de lecture. Les références multiples, les détails en surimpression, les alternatives philosophiques et les revirements circonstanciels ont laissé plus sûrement leurs traces dans mon esprit que les subtilités malsaines de l'intrigue criminelle la plus sombre. Le lecteur se sent comme l'Alice de Lewis Caroll égarée au coeur d'un dédale de chemins différents et sans issue. Que sa raison fasse contrepoids ou non à la folie du Lapin Blanc, du Lièvre de Mars et du Chapelier, comme de la Reine de Coeur, des Cartes et du Dodo, l'oeil unique du Chat de Cheshire cligne d'amusement et de malice dans l'obscurité... et c'est là le dessein de l'auteur.

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