• Alice Royale, de Céline Mancellon

    Premier tome de la saga de genre Fantastique en cours d'écriture, paru le 25 Septembre 2012.

    Au sein d'une société et à une époque proches des nôtres, diverses créatures surnaturelles de légendes ou de contes horrifiques se sont infiltrées au coeur de la population humaine, la plupart à des fins pacifiques, en passant au travers d'une faille dimensionnelle. Néanmoins suspicieux, les gouvernements ont convenus entre eux de répondre à cette immigration par l'intégration parmi leurs citoyens ordinaires d'individus génétiquement programmés, insensibles aux facultés des Démons et dotés eux-mêmes de capacités psychiques ou physiques hors normes. Une F.C. - Femme Clonée - répondant au nom d'Alice Royale intègre ainsi la Section Paranormale du Commissariat de la cité de Laurienneas en tant qu'enquêtrice officielle, chargée de résoudre les affaires criminelles impliquant des créatures surnaturelles. Auteure de romans et nouvelles de genre Fantastique, Céline Mancellon détourne les rôles emblématiques du fameux conte Alice au Pays des Merveilles de Lewis Caroll pour une intrigue singulière jalonnée de magie noire, de pistes de sang, de parodie romantique et d'humour vitriolique.

    Le premier chapitre du roman présente le C.E.C. ou Centre d'Etres Clonés issu de la collaboration entre les gouvernements dont l'intérêt consiste à créer des êtres humains génétiquement modifiés de telle manière qu'ils ne puissent être influencés par les facultés suggestives des créatures surnaturelles, tout en étant eux-mêmes dotés de capacités mentales ou physiques supérieures à celles de leurs homologues "naturels". Ces H.C. ou F.C. - Hommes ou Femmes Clonés - naissent et grandissent dans cette structure particulièrement cadrée, sont normalisés et stérilisés comme du bétail, puis élevés et éduqués de façon à gratifier de leurs spécificités les institutions qu'ils intégreront. Leur statut au sein de la société pour la seule protection de laquelle ils sont est réduit à celui d'intermédiaire entre les Humains et les Démons, les premiers comme les seconds gênés d'une part par la ressemblance physique et les manières conditionnées de tous les Etres Clonés - comme Russel Villard considérant la gestuelle synchrone d'Alice Royale et de Ritchie Ronse, son coéquipier H.C. - , d'autre part par les signes physiologiques flagrants de leur conception en laboratoire. N'appartenant à aucune des deux communautés qu'ils côtoient, ils sont proprement exclus, méprisés ou ignorés, pas même considérés comme une catégorie d'êtres sociaux à part entière.

    Le personnage d'Alice Royale est très critique envers le C.E.C. et ses règles d'uniformisation des E.C. ; bien qu'élément particulièrement prometteur issu de cette structure, elle se révèle d'un caractère bien trempé, même envers sa tutrice Honora van Berg - notamment en refusant de porter des lentilles de contact qui auraient dissimulé ses yeux vairons, signe visible de son statut de F.C. - , dont elle tient une tendance verbale au cynisme. Très intelligente et douée de précognition, elle reste néanmoins comme la plupart des E.C. peu expérimentée dans les rapports sociaux, agissant et s'exprimant avec une naïveté et une innocence qui contrastent avec son tempérament pragmatique et qui déconcertent ses interlocuteurs : les questions spontanées, les "fautes d'à-propos" et la candeur profonde d'Alice, associées à son mode de vie rigide et à sa clairvoyance analytique, réhaussent à la fois de romanesque et d'humour les scènes dramatiques comme sentimentales avec les trois personnages masculins principaux du roman : Julius Méphistom le Vampire aguicheur, Russel Villard l'Inspecteur grincheux de la Police Criminelle et Beleth, Hunter et Roi de 85 Légions de Démons.

    Cette première enquête officielle d'Alice Royale s'engage par la réception d'un e-mail anonyme l'invitant à la discothèque Le Lapin Blanc, dont les deux propriétaires Corus et Julius Méphistom, lui demandent de retrouver leur associé Sorath, manifestement disparu avec une partie de leurs bénéfices ; mais l'affaire se complique lorsque Corine Ramirez, Humaine transformée en Démon et amante présumée de Sorath, est retrouvée morte, le coeur arraché et vidée de son sang, à quelques mètres de la boîte de nuit et le soir même de la visite de l'Inspectrice de la Section Paranormale. Au fil des investigations, les apparences et les intentions de tous les personnages s'avèrent intrigantes et trompeuses, jonglant entre métamorphoses et dissimulations jusque dans l'entourage professionnel d'Alice Royale, glissant des allusions quant à un lien direct entre la dimension des Démons et la protagoniste de l'intrigue... allusions qui semblent vouloir guider à l'ultime scène de ce tome le déroulement de la série.

    Harem, de Charlie Audern et Kaelig Lan Plus personnellement, je craignais un énième détournement moderne des personnages et de l'intrigue de Lewis Caroll, à la façon des créatures aujourd'hui surexploitées, voire caricaturées par la littérature imaginaire. Les protagonistes de Céline Mancellon ne sont pas foncièrement originaux, mais ils restent attachants ou intrigants, d'autant qu'ils sont loin dans ce premier volume d'avoir révélé tous leurs secrets et peut-être même, d'avoir tout vécu malgré leurs âges très respectables pour certains. Les opus suivants promettent d'étoffer le récit et de donner davantage de dimensions aux éléments qui le composent à bien des égards. Alice est loin d'avoir exploré tout le Pays des Merveilles et d'en avoir rencontré tous ses habitants...

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  • Sommeil, de Haruki Murakami

    Nouvelle Fantastique écrite en 1986, incluse dans le recueil L'Eléphant s'évapore du même auteur.

    Le recueil L'Eléphant s'évapore est de la seconde vague de parution de nouvelles, écrites entre 1980 et 1990, sur les quatre reconnues pour ce format littéraire de Haruki Murakami ; paru d'abord en 1993 en version internationale, en 1998 en France, puis repris au Japon en 2005, son sommaire comprend dix-sept titres, dont Sommeil réédité seul en 2010 par les Editions Belfond, puis en 2011 par 10/18. Une femme au foyer japonaise y mène une existence paisible entre son époux dentiste et leur fils inscrit en école élémentaire, son quotidien réglé entre l'entretien de leur appartement et ses longueurs à la piscine. Une nuit, un cauchemar déstabilisant et réaliste la réveille ; commence alors pour elle une suite de dix-sept jours d'insomnie.

    Dans le premier chapitre, le personnage central, anonyme et s'exprimant à la première personne, compare une phase d'insomnie vécue pendant son adolescence à celle qu'elle subit au moment de l'intrigue. L'auteur expose ainsi l'ambiguïté de ce diagnostic, assortie à ses facteurs déclencheurs, à ses caractéristiques pathologiques et à ses traitements possibles, variant encore selon les individus concernés. Le cas de son protagoniste, élevé à l'absence totale de besoin de repos, n'a comme nuance fantastique que le rêve du vieillard à la carafe précédant sa première nuit blanche, propice aux suspicions d'ensorcellement... qui s'arrêtent au second chapitre. Le récit ne donne que le point de vue intime de cette épouse mère au foyer trentenaire par rapport à son entourage, à son environnement et à sa propre existence basée sur ceux-ci : ces heures d'éveil dix-sept jours et nuits de suite sans le moindre signe de lassitude, ni même d'altération des sens ou de l'humeur, lui offrent du temps supplémentaire qu'elle s'accorde exclusivement à elle-même, lui permettant de se souvenir de ses propres goûts, de ses envies et de ses plaisirs, jusqu'à se rappeler son individualité et porter sur son mari comme sur son fils un regard désapprobateur.

    Kat Menschik

    On peut trouver un sens socialement critique concernant le statut de la femme au Japon, aujourd'hui encore rapporté à la gestion exclusive du foyer familial ; la référence à l'ouvrage Anna Karénine de Léon Tolstoï laisse dans l'esprit du lecteur celle à une société hypocrite, à l'image des relations et des valeurs promues au sein de la plupart des familles nippones traditionnelles. Il n'est cependant pas question de révolution féministe, ni même de changement au sein du couple de l'intrigue ; la routine quotidienne se poursuit, seul le personnage central mue de l'intérieur. La tendance postmoderniste de Haruki Murakami s'exprime par l'intermédiaire de la femme qui se recentre sur elle-même, tout en se détachant de son entourage. Au coeur de leur appartement impersonnel dans une riche banlieue non citée, prenant soin de ne croiser aucune connaissance, elle se remet à lire des romans comme avant son mariage, grignote du chocolat et boit du cognac en cachette de son mari, tout en accomplissant ses tâches quotidiennes et en veillant au bien-être de ses proches qui ne se doutent de rien ; elle se conçoit ainsi deux dimensions d'existence distinctes, l'une pour son rôle d'épouse mère et l'autre pour son propre ego, évoquant même avec pragmatisme le fait de "séparer son esprit de son corps" lors des rapports conjugaux. L'angoisse éprouvée concernant l'absence totale de besoin de sommeil, qui constitue pourtant un régulateur thérapeutique des tendances et habitudes des individus, s'efface rapidement devant la possibilité de garder son esprit libre...

    Mais l'équilibre physiologique est clairement rompu et des conséquences existent pour tout fait. La comparaison lue dans un ouvrage scientifique entre le sommeil pour l'être humain et le ménagement du moteur pour une voiture rejoint en une conclusion inattendue, digne de l'auteur japonais qui semble sans y paraître souligner de karma la réalité, le destin du protagoniste et la panne mécanique de sa Honda Civic. Les illustrations de la dessinatrice allemande Kat Menschik réalisées spécialement pour cette réédition et imprimées à l'encre bleue sombre et argentée, figurent les éléments du récit et des métaphores subjectives de façon abstraite, comme déséquilibrées par une altération des sens et de la pensée due à une insomnie chronique, à un songe psychédélique ou à la dimension mystérieuse, propice aux hallucinations, de la nuit.

    Harem, de Charlie Audern et Kaelig Lan Plus personnellement, je ne saurai dire que j'ai vraiment apprécié cette lecture. La remise en question strictement personnelle de cette femme au foyer anonyme est humble et crédible, la perception de son avenir dans le cadre de sa propre famille cyniquement réaliste, sans pencher vers une quelconque perspective politique ou féministe. De même, les marques du style de Haruki Murakami que sont le réalisme magique, la littérature étrangère et l'indolence désenchantée de ses personnages, sont omniprésentes sans sembler influencer la narration. Le personnage et son introspection seuls comptent.

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  • Blanc comme Cygne, de Christelle Verhoest

    Romance autopubliée de genres Fantastique et M/M, sortie le 03 Octobre 2014.

    Christelle Verhoest reprend les thèmes de prédilection de la plupart de ses oeuvres que sont l'intolérance, l'homosexualité dans les sociétés, les souffrances intimes des individus comme leur volonté d'en surmonter les tourments, dans ce roman dont le genre Fantastique élargit certes les possibilités narratives, mais réhausse surtout de nuances métaphoriques les décors, les scènes et les personnages. La région Bretagne à laquelle l'auteure voue une affection certaine, sert de cadre autant sauvage que majestueux à la romance interdite entre Daniel, un homme ordinaire et Sveinn, Cycnos pourchassé par les siens, et à leur quête désespérée du peuple des Cygnes Noirs susceptibles de les accueillir et de les protéger.

    Le personnage de Daniel - s'exprimant à la première personne tout le long du récit - est un modeste employé comptable de vingt-cinq ans qui s'est habitué à s'effacer et à subir sans réagir, notamment les propos homophobes de sa famille lors des repas dominicaux qu'il ne se décide pas à manquer. L'intrigue s'abat dès le premier chapitre du roman en une masse duveteuse et blanche qui pulvérise littéralement le pare-brise de sa voiture et le cours de son existence ; les plumes immaculées disparaissant au contact du sol dévoilent un être d'apparence humaine, manifestement mâle, dont la nature étrange et l'inconscience tenace poussent le conducteur à le ramener en sécurité chez lui. L'inconnu une fois éveillé se présente sous le nom de Sveinn et révèle appartenir au peuple des Cycnos, communauté de cygnes métamorphes dont il fuit l'oppression pour avoir aimé un autre mâle de la famille royale. En attendant qu'il se remette de son épuisement, Sveinn et son hôte apprennent à se connaître et échangent sur leurs existences respectives, partageant leurs sensibilités et leurs peines ; la mélancolie de Daniel disparaît, remplacée par un enthousiasme énergique à subvenir aux besoins et au bien-être du Cycnos, le jeune homme conscient que ce dernier devra reprendre son périple et résigné comme à son habitude, à retourner bientôt à sa solitude... Mais l'attirance sensuelle qu'il éprouve envers Sveinn s'avère mutuelle et le décide à abandonner son existence terne et esseulée pour suivre son nouvel amant dans sa fuite menacée par les Cycnos implacables, à la recherche des Cygnes Noirs dont ils ignorent néanmoins tout.

    A la façon des loups-garous plus populaires du genre littéraire, les cygnes métamorphes de l'auteure normande peuvent adopter forme humaine et vivre parmi les Hommes, ignorés mais parfaitement intégrés. Le thème des apparences sur lequel reposent premières impressions et bêtes préjugés, s'applique dès le début du roman sur le peuple des Cycnos : incarnations du symbole celte du somptueux oiseau au plumage immaculé, messager de l'Autre Monde figurant sur les blasons des Seigneurs de Bretagne, ses membres se révèlent aussi magnifiques par leur beauté diaphane qu'impitoyables par la barbarie de leurs lois sociales. Les autres communautés croisées au cours du périple de Daniel et Sveinn, orgueilleuses ou nostalgiques de leurs légendes originelles, donneront à ceux-ci davantage à considérer, alors qu'ils ne savent encore qu'attendre des mystérieux Cygnes Noirs. Alors que le propre frère de Sveinn compte parmi ceux qui le pourchassent sans répit, le couple Ragn et Suna, solitaires et rudes, accueille les deux amants par mépris pour les manoeuvres fourbes de leurs oppresseurs, mais achève de guérir les blessures de Sveinn et apprend surtout au jeune humain le tir à l'arc, afin qu'ils puissent se défendre en plein vol ; le roi Egan des Cygnes Sauvages quant à lui les capture dans le but d'en imposer aux Cycnos et exécute le jeune Orlin malade que Daniel et Sveinn avaient pris en amitié... tandis que les adeptes pacifiques du Temple de Zeus et Leda reçoivent et entretiennent volontiers de leur sagesse les amants menacés, mais se maintiennent à l'écart de tout conflit direct. Certains individus peuvent encore faire exception au sein des groupes, comme le prouve l'émasculation incomplète de Sveinn et le reniement d'Egan par des Cygnes Sauvages quittant son île.

    La personnalité ferme de Sveinn s'oppose aux règles répressives envers l'homosexualité en partageant ses sentiments avec Artemy, au risque de subir les trente coups de fouet assortis de la castration établis comme sanction. Y survivant et réussissant à quitter sa geôle, il pousse le fameux Chant mortuaire du Cygne en constatant le suicide de son âme-soeur avant de s'enfuir pour les zones urbaines humaines, ses semblables à ses trousses. Sa rencontre avec Daniel bouleverse d'autant sa fuite désespérée que ses sentiments évoluant pour ce dernier, plus forts encore que ceux pour Artemy, le font renoncer à son désir froid de vengeance vis-à-vis des Cycnos et préférer vivre libre et heureux sa nouvelle romance naissante, quitte à se battre pour y parvenir ; et cette détermination renforcera le caractère de son partenaire pour davantage de confiance en lui-même face aux menaces extérieures comme à ses propres doutes, qui ne manqueront pas de défier ses résolutions. La disparition de Sveinn plongera Daniel dans un désespoir profond, le faisant hurler à son tour à la façon du Chant mortuaire du Cygne au coeur du champ de bataille, puis chercher à oublier sa peine en s'infligeant l'émasculation des Prêtres d'Anatas, qui le rapprocherait en quelque sorte de son amour perdu... L'attention sincère, voire les propos directs de ses amis rencontrés au cours de son périple avec Sveinn lui rappelleront la ténacité et le courage de ce dernier, lui souriant tendrement même face à l'imminence de son exécution, qu'il se décidera alors à honorer en continuant à vivre comme il l'entend.

    L'auteure a détourné d'anciennes références littéraires pour porter la quête de ses amants interdits, survolant le conte danois d'Andersen et le mythe antique de Phaéton en frôlant la légende médiévale du Chevalier au Cygne, tout en portant eux-mêmes des noms symboliques : Sveinn est un prénom en la blanche et sauvage Islande, tandis que Diane est la déesse à l'arc chasseresse romaine... dont l'assimilation grecque est Artémis. On peut reconnaître à la fois un parallèle et une continuité de la romance de Sveinn avec Artemy, puis Daniel à celle de Daniel avec Sveinn, puis Kern, par lesquelles un amour perdu revit auprès d'un autre, jusqu'à la consécration idyllique de leur sincérité par la naissance d'un enfant. Ces métaphores et allusions poétiques renforcées de descriptions visuelles et sensorielles - comme celle des landes en bord de mer au crépuscule tout en couleurs, à dos de cygne soyeux, chaud et virevoltant au-dessus des éléments marins - mettent en scène les aventures des deux protagonistes et de leur entourage à la façon des antiques légendes jouées autrefois dans les théâtres athéniens, jonglant avec tragédie, héroïsme et espoir.

    M/M Plus personnellement, j'avais abordé les premiers chapitres comme ceux d'un roman Fantasy, avant que ne débute et ne me ramène à une lecture moins fantaisiste l'odyssée dramatique des deux amants. Les différentes communautés métamorphes abordées ne dissimulent guère longtemps le sens de leurs lois et de leurs actes, sur lesquels reposent de la même manière celles de sociétés humaines existantes ; le défi littéraire que s'est fixé Christelle Verhoest pour ce roman comme pour les précédents, est donc accompli... sans pour autant négliger la portée romantique des amours châtiés, ni le parcours initiatique du personnage principal qui apprend à lutter, de bien des façons, pour vivre vraiment.

    Beautiful >>

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